La coopération par l’autonomisation : notre reportage au Bénin avec l’ONG Iles de Paix

La bouillie de maïs est la base de l'alimentation dans les campagnes au Bénin. Si le travail des champs est assuré en général par les hommes, les femmes aident aussi en période de récolte comme en ce moment. (photo Audrey Somnard)

Le Quotidien a accompagné pendant une semaine les équipes de l’ONG belgo-luxembourgeoise Iles de Paix pour suivre ses projets d’agriculture durable au Bénin, basés sur l’autonomisation des populations. Un domaine dans lequel les femmes ont de l’avenir.

Au Bénin, les femmes représentent un énorme potentiel en matière de revenus pour le foyer. Avec une formation et un suivi, les activités génératrices de revenus (AGR) permettent d’envoyer toutes les filles à l’école.

Jeanne a 26  ans, elle a quatre enfants et veuve. Elle est propriétaire de champs, mais par manque de moyens, elle ne cultivait jusque-là pas le maïs, la céréale la plus rentable. Les semences, engrais et pesticides sont trop chers pour les petits paysans de la région. Alors Iles de Paix apporte des solutions. Au lieu de mettre de l’engrais, trop cher et trop polluant, l’organisation apprend aux petits producteurs à développer compost et fumier grâce aux excréments d’animaux. Le résultat est spectaculaire.

Jeanne a embauché quelques jeunes du village afin de creuser une fosse pour son compost en échange de quelques boissons, puis elle paie pour le labourage de son champ une avance de salaire sur la récolte de coton à venir. Elle a commencé avec une petite parcelle, et elle est déjà cette année à 0,75  hectare sur les 3  au total qu’elle possède.

Le maïs qu’elle récolte lui permet de la faire manger elle et ses quatre enfants toute l’année, mais également d’acheter des fournitures pour l’école  : « J’ai réussi à fertiliser mon sol, je n’ai plus à quémander. Je suis très fière. Je suis autonome, je n’ai rien à envier à un homme. Je peux maintenant acheter les uniformes et envoyer tous mes enfants à l’école », explique-t-elle.

L’école, c’est la préoccupation numéro un de toutes ces femmes rencontrées. Les enseignants ne sont pas toujours disponibles, il faut parfois se regrouper entre villageois pour payer un enseignant «communautaire» qui a un coût, 1  000  francs CFA (1,5  euro) par an et par enfant.

Jeanne et trois de ses quatre enfants.

Jeanne et trois de ses quatre enfants. (photos Audrey Somnard)

Thérèse a 45 ans, et trois filles. Elle s’est regroupée avec 25 autres femmes du village pour développer une coopérative de transformation du soja en fromage, ainsi que le beurre de karité. La petite affaire de Thérèse n’aurait pas pu voir le jour sans l’appui d’Iles de Paix  : « Je n’avais aucune idée de comment gérer l’argent, je le sortais de ma poche si mes enfants m’en demandaient mais sans vraiment savoir. Et quand on allait vendre au marché, on n’avait aucune idée de savoir si l’on faisait des bénéfices ou pas .»

Thérèse, deux de ses filles et son mari.

Thérèse, deux de ses filles et son mari.

L’organisation lui a insufflé de nouvelles idées pour vendre des produits comme le fromage de soja qui a beaucoup de succès au marché. Depuis, elle gagne plus que son mari qui est tailleur. « Avant, je ne savais pas qu’une femme pouvait gagner plus qu’un homme! J’ai appris à faire les comptes que je note sur un cahier, à calculer les bénéfices. Je gère mon budget. Cela permet d’envoyer mes filles à l’école car la deuxième, Clarisse, va aller à l’université. Et puis notre groupement est solidaire. Nos revenus permettent de faire de petits prêts d’argent entre nous grâce aux économies réalisées, mais aussi d’acheter du savon pour des enfants orphelins du village par exemple. Au début, nos maris étaient sceptiques et très réticents, mais ils voient les résultats pour nos familles .»

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Thérèse a désormais la bosse des affaires. Que compte-t-elle faire de ces nouveaux revenus? On est loin des considérations matérialistes de l’Occident  : « J’ai le projet d’acheter un moulin pour pouvoir écraser le soja sur place. Mais ça me permettrait aussi de le louer à d’autres femmes et ainsi générer d’autres revenus », explique-t-elle.

Les femmes pilent les graines de fonio, un procédé physique et fastidieux.

Les femmes pilent les graines de fonio, un procédé physique et fastidieux.

Angèle est âgée de 49  ans, a cinq enfants et cinq petits-enfants. Elle aussi a bénéficié du soutien d’Iles de Paix pour développer sa petite activité, celle de transformer la céréale fonio en couscous précuit. Le processus est lent et fastidieux. Il faut piler les graines de fonio à la main, puis séparer les grains de ceux plus petits de sable et de cailloux pendant des heures, avec des calebasses et un peu d’eau. L’opération n’est pas des plus efficaces. Le dos en prend un coup, en se penchant pendant des heures.

Mais en attendant mieux, Angèle est déjà très contente de pouvoir apporter ce complément de revenus à la famille  : « Avant, je ne savais pas bien préparer le fonio, alors on m’a appris. Puis Iles de Paix m’a aidée à calculer la rentabilité de la vente du couscous de fonio au marché. Je travaille tous les jours. Les bénéfices sont mis sur un compte commun car nous sommes un groupement de femmes, on organise une fête payée par toutes. Le fonio est une véritable spécialité locale qui est consommée dans tout le pays. Avant, c’était un plat destiné aux femmes allaitantes pour qu’elles reprennent des forces. Maintenant, le fonio se vend très bien au marché », indique Angèle.

Angèle et son mari, François.

Angèle et son mari, François.

Pour son mari François, Ile de Paix a donné à Angèle confiance en elle  : « Je ne suis plus le seul à participer aux revenus du ménage. Ma femme va au marché toute seule sans me demander d’argent, elle peut acheter les fournitures scolaires des petits-enfants. Nous avons poussé nos enfants à aller à l’école jusqu’au bac, mais j’espère que nos petits-enfants iront jusqu’au doctorat! Si les gens ne sont pas éduqués, nous n’évolueront pas », estime cet instituteur à la retraite.

Un accompagnement temporaire

Une «Ile de Paix» est une zone géographique limitée, une grosse commune par exemple. Les gens y sont confrontés aux mêmes problèmes. Sa taille est suffisante pour qu’on puisse y réaliser des actions d’une certaine ampleur et obtenir des résultats significatifs. Elle n’est pas trop vaste, afin que l’on puisse y travailler à l’échelle humaine, avec les gens. Dans ses pays d’intervention, Iles de Paix facilite un développement local, reproductible et durable conduit par des populations défavorisées avec leurs représentants et autorités locales. L’appui est méthodologique, matériel et financier. L’aide apportée est temporaire.

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Au Bénin depuis douze ans

Le Bénin est un petit pays d’Afrique de l’Ouest, ancienne colonie française qui a obtenu pacifiquement l’indépendance en 1960. Démocratie très stable, le Bénin brasse une population animiste (le Bénin est le berceau du vaudou), chrétienne et musulmane. Si le français est la langue officielle, une cinquantaine de langues africaines sont parlées sur le territoire. La plus répandue est le fon, suivi par le yoruba, le goun, le mina, l’adja et le bariba.

Après douze ans d’intervention dans la commune de Toucounouta, Iles de Paix concentre désormais son action dans les communes de Cobli, Matéri et Boukoumbé situées au nord du pays.

Les piments – qui sèchent ici au soleil – sont consommés en grande quantité au Bénin.

Les piments – qui sèchent ici au soleil – sont consommés en grande quantité au Bénin.

 

Iles de Paix, la coopération par l’autonomisation

L’ONG Iles de Paix opère en Belgique, mais elle est aussi présente au Luxembourg. Encore mal connue ici, elle fonctionne selon un modèle d’autonomisation des bénéficiaires et privilégie l’action des locaux. Iles de Paix a la particularité de ne rien donner à ses bénéficiaires, que ce soit en argent ou en infrastructures. L’organisation forme, aide et éduque les villageois à s’en sortir par eux-mêmes, avec leurs propres moyens.

Fondée en tant qu’association en Belgique en 1962 par le prix Nobel de la paix Dominique Pire, Iles de Paix a bien évolué depuis. L’ONG est également présente au Luxembourg, bien qu’elle ne soit pas encore très connue du grand public.

En Belgique, Iles de Paix est une institution. La campagne pour la vente de petits modules au logo de l’organisation fait partie intégrante du paysage. Au Luxembourg, le comité de direction œuvre pour seconder financièrement la maison mère en Belgique, mais désormais l’ONG veut aussi se faire connaître de l’autre côté de la frontière.

Et c’est tant mieux, car Iles de Paix propose un modèle de coopération qui met au centre des préoccupations l’autonomisation des bénéficiaires. On est donc bien loin d’une aide ponctuelle à coup d’argent ou de construction d’infrastructures. Avec Iles de Paix, la philosophie est tout autre. Celle-ci se résume en une maxime  : «Si je reçois un poisson, je mangerai un jour. Si j’apprends à pêcher, je mangerai toute ma vie.»

Elle constitue le fil rouge de l’organisation. Pas question donc de créer une dépendance des populations à l’aide occidentale, il s’agit pour Iles de Paix de travailler avec les acteurs locaux, dénicher les leaders de communautés qui seront écoutés par les habitants et ainsi insuffler une nouvelle dynamique.

Si les femmes ont encore beaucoup d'enfants (5 à 6 en moyenne), le contrôle des naissances commence à faire son chemin, au Bénin.

Si les femmes ont encore beaucoup d’enfants (5 à 6 en moyenne), le contrôle des naissances commence à faire son chemin, au Bénin.

Des familles parties de rien

Le résultat est flagrant quand on se rend sur place, comme cela a été le cas avec cette mission d’une semaine au Bénin, l’un des pays cibles de l’organisation. Dans tous les villages traversés, c’est la dignité qui a prévalu. Des personnes qui n’ont rien ou presque, mais qui ne confondent pas les «blancs» avec de riches sauveurs.

En une semaine, personne n’aura quémandé ou demandé quoi que ce soit. Même chose pour les enfants, très heureux d’être pris en photo et de voir le résultat, mais cela s’arrête là. Le travail d’Iles de Paix est manifeste à ce niveau.

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De toutes les personnes rencontrées pendant cette semaine, les bénéficiaires ont fait état de leur propre travail, sans s’apitoyer sur leur sort. Ils ont pourtant des vies difficiles de petits paysans qui ont parfois du mal à récolter assez pour faire vivre leur famille. Certains enfants montrent des signes manifestes de malnutrition. Et pourtant, le travail de fond d’Iles de Paix paie car ces familles sont parties de rien ou presque.

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Iles de Paix propose un modèle de coopération qui met au centre des préoccupations l’autonomisation des bénéficiaires.

Le schéma est le même au Bénin et dans les autres pays cibles d’Iles de Paix. Le coordinateur pour le pays gère le bureau sur place et rend des comptes à la Belgique.

Pour le cas du Bénin, le coordinateur est belge, mais le reste, c’est-à-dire la quasi-totalité des employés, sont des Béninois. C’est le cas pour les conseillers techniques qui ont à charge de traquer les personnes leaders de communautés. Ces derniers, plus susceptibles d’être écoutés par le reste du village, sont formés par Iles de Paix pour former à leur tour les villageois sur des thèmes multiples  : le compost, la récolte, la conservation des céréales, la gestion de l’eau ou encore tout simplement les notions de rendement et de profit lors de la vente des surplus de récolte.

Les conseillers techniques et les référents formés par Iles de Paix sont rémunérés par l’organisation. La formation et le temps passé pour accompagner les populations pendant des périodes de deux à trois ans représentent tout l’investissement sur le terrain.

Pour plus de détails sur l’ONG Îles de Paix:  https://ilesdepaix.lu/

© Le Quotidien (LU)


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