Bénin : L’énigme Patrice Talon

Le président du Bénin, Patrice Talon

L’année 2018 commence par une série de grèves, au Bénin. L’administration est au ralenti et le Président ne semble pas s’en inquiéter. À la veille du nouvel an, Patrice Talon fait voter une loi qui prive du droit de grève certains corps essentiels de la fonction publique, notamment les agents de la santé, de la sécurité publique et ceux de la justice.

Peu après, le 2 jan­vier, le Parlement, à l’initiative de l’exé­cutif, revoit la composition du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) en permettant à quelques membres du gou­vernement et à des députés d’y siéger. Michel Adjaka, président de l’Union nationale des magistrats du Bénin (Unamab) dénonce dans un communi­qué « une violation inquiétante de l’article 31 de la Constitution ». Des récrimina­tions qui ne sont pas de nature à sortir le Président de sa légendaire discrétion.

De retour d’une visite privée en France en tout début d’année, Patrice Talon profite du 10 janvier, fête natio­nale du vaudou, pour s’accorder un repos. Occasion pour lui pour passer, comme il en a pris l’habitude depuis le début de son mandat, plusieurs heures au téléphone. Au nombre de ses inter­locuteurs, Joseph Djogbenou, ministre de la Justice, qui porte le projet de réforme de la magistrature et Adrien Houngbédji, président de l’assemblée nationale et principal partenaire poli­tique de Talon. Grâce à eux, le chef de l’État peut se livrer, dans son mutisme devenu une marque de fabrique, au jeu qu’il affectionne le plus, tirer les ficelles dans l’ombre.

La fin de l’année 2017 aura été sur fond de frustrations pour les forces de l’ordre. Malgré la méfiance des cadres de la police nationale et l’opposition de plusieurs officiers de la gendarmerie,  rien n’arrêtera la fusion de la police et de la gendarmerie, dirigée par le général Nazaire Hounkpè. Qui était, jusque-là, conseiller à la sécurité du chef de l’État.

Peu avant, la Cour constitution­nelle, s’oppose à « tout usage électoral » du nouveau fichier d’identification des Béninois, ce qui n’empêchera pas le gouvernement d’aller au bout du Recensement administratif. Une opé­ration confiée à l’entreprise française Safran, sans suivre les procédures d’attri­bution de marchés publics.

Des adversaires déstabilisés

Les dénonciations de la société civile n’y feront rien. Malgré la forte mobili­sation des agents portuaires, le gouver­nement a autorisé la contractualisation du port de Cotonou au bénéfice de la filiale de l’Autorité portuaire d’Anvers. De même, l’aéroport international Cardinal-Bernardin-Gantin, l’unique aéroport international en fonction au Bénin, a été confié à une société fran­çaise, Aéroports de Paris.

Dans un cas comme dans l’autre, la colère et les contestations des travailleurs et syndi­cats n’affecteront pas la détermination du chef de l’État. Plusieurs autres entre­prises publiques sont dans le viseur du gouvernement. Le président Talon, qui a fait fortune dans les affaires, estime que l’administration trop lourde et la gestion opaque des sociétés publiques ne per­mettent pas « une viabilité à long terme ».

Cette méthode du forcing ne concer­nera pas que les sociétés d’État. Patrice Talon y recourt régulièrement pour faire taire ses adversaires politiques. Lehady Soglo, ancien maire de Cotonou l’aura appris à ses dépens.

Après avoir soutenu Lionel Zinsou, le challenger de Talon au second tour de la présidentielle, le fils de l’ancien président Nicéphore Soglo aura commis l’erreur de s’opposer à la politique d’urbanisation du président Talon. Conséquence, il sera convoqué par l’autorité de tutelle et poursuivi dans une affaire de mauvaise gestion.

Le maire de Cotonou sera suspendu par le ministre en charge de la décentra­lisation puis révoqué de ses fonctions par un décret pris en conseil des ministres. Depuis, il est en exil à Paris.

En octobre 2016, au moment où il s’y attendait le moins, l’ancien candi­dat à la présidentielle Sébastien Ajavon est arrêté dans une affaire de trafic de drogue et gardé à vue pendant huit jours. «Le tort d’Ajavon est de continuer à tirer les ficelles au parlement, ce que le président ne supporte plus», a confié un député, sous le couvert de l’anonymat. Il finira par être relaxé et l’affaire classée sans suite. Ce qui ne sera pas du goût du Président qui dénoncera publiquement «une justice sous pression».

Garde rapprochée

Après avoir critiqué ouvertement au parlement la gestion du président Talon, le député indépendant Atao Hinnouho disparaît à la mi-décembre. Recherché dans une ténébreuse affaire de faux médicaments, l’élu de la ville de Cotonou se trouverait au Nigeria. Il craint d’être arrêté une fois revenu au Bénin alors que son immunité par­lementaire n’a jamais été levée. Il a réussi à traverser clandestinement la frontière très poreuse entre les deux pays. Près d’une dizaine de maires ont été destitués au cours de l’année.

Le plus connu d’entre eux, Sévérin Adjovi n’a toujours pas digéré son « évic­tion » de la tête de la ville de Ouidah. « Talon m’a eu, Dieu le lui rendra », tem­pête-t-il. Depuis, les élus communaux sont dans les rangs, « ils n’ont pas le choix, quand ils ne sont pas d’accord avec Talon, ils partent », ironise Léhady Soglo depuis son exil parisien.

Les deux plus puissants collabo­rateurs du Président, Olivier Boco et Johanes Dagnon, n’occupent aucune fonction officielle. Irenée Koupaki, can­didat malheureux à la dernière présiden­tielle, ancien fonctionnaire de la Beceao, occupe un poste taillé sur mesure, celui de secrétaire général de la présidence

Abdoulaye Bio Tchané, ancien pré­sident de la BOAD, économiste che­vronné originaire du nord du Bénin tient le ministère du Plan et du déve­loppement. Il aura été lui aussi candidat malheureux à la dernière présidentielle et tout comme Koupaki, a soutenu Talon au second tour.

À peine trentenaire, Oswald Homeky est sorti renforcé du dernier remaniement ministériel, en se voyant confier le ministère de la Culture et du tourisme alors qu’il était déjà ministre de la Jeunesse et sports. Il aura à défendre le projet de rapatriement du patri­moine béninois en France, si cher au président Talon et auquel Emmanuel Macron a donné, lors de son discours à Ouagadougou, son accord de principe.

Le son de la rupture

Lionel Talon, le jeune fils unique, est aussi l’oreille du chef. Dans l’ombre de son père, il construit discrètement son empire économique. Boniface Vignon, l’ancien journaliste et cousin du Président, est conseiller en commu­nication.

Les ministres Joseph Djogbénou, de la Justice et Romuald Wandagni de l’Économie et des finances constituent avec Adrien Houngbédji, le président du parlement, les trois principaux piliers de la « Rupture », prônée par Patrice Talon.

« Si la rupture, c’est ne rien faire comme avant, alors là, ça marche », ironise Laurent Métognon, le très populaire syndicaliste qui, depuis sa prison Saint- Jean à Cotonou, crie son innocence et accuse le chef de l’État de l’avoir « mêlé à une affaire montée de toutes pièces ». Ce qui a fait sortir de ses gonds le ministre de la Justice qui dénonce : « dès que la jus­tice poursuit quelqu’un, il trouve un alibi pour se victimiser ».

Une chose est certaine, le gouver­nement a entamé une série de réformes qui peinent à porter leurs fruits. Mais le Président rassure, « ne soyons pas impa­tients, cela viendra ».

Plus rien ne sera comme avant

Le gouvernement aurait réussi à fermer, en un an et demi, plu­sieurs voies de détournements dans l’administration publique. Pour les Béninois, qui ont été pendant une décennie au rythme trop médiatique  de Yayi Boni, le contraste avec Patrice Talon est saisissant.

Son élection était inattendue dans un pays où la poli­tique est devenue tout un art. Mais l’ancien magnat du coton va déjouer pronostics et sondages pour faire de son premier essai, un coup de maître. Il ne suit que son instinct, dirige le pays comme une entreprise en préci­pitant au grand dam des syndicalistes, des privatisations partielles ou totales de sociétés d’État.

« Plus rien ne sera comme avant », prévient Alexandre Hountondji, le directeur de la communication prési­dentielle. Patrice Talon travaille sans cesse. S’il est moins matinal que ses prédécesseurs au palais de la Marina, c’est parce qu’une partie de la journée du Président se joue à son domicile, au coeur du quartier administratif de Camp Guézo. Où il reçoit des colla­borateurs pour les dossiers sensibles.

Parfois, certains membres du gouver­nement. C’est aussi le moment pour cet accro des réseaux sociaux de donner les premières consignes de la journée. Le plus souvent, sur l’Internet. Puis arrivé au bureau vers la fin de la mati­née, Irénée Koupaki aura déjà préparé les dossiers. C’est par un tête-à-tête quotidien avec son ministre d’État que Patrice Talon commence sa journée de travail. Depuis qu’il a subi « une bénigne opération chirurgicale au niveau de l’intestin et une autre de la prostate », le président ménage sa santé.

Ainsi, le président béninois a fêté ses 200 000 amis sur Facebook. Son Plan d’action gouvernemental (PAG) est un ambitieux projet de société que ses détracteurs jugent « irréalisable » et dans lequel il donne une place primordiale au numérique. Il doit être mis en exécution pendant un seul quinquennat, Patrice Talon ayant juré de ne faire qu’un seul mandat de cinq ans.

Pourtant, il a fallu près de deux ans pour vulgariser auprès des princi­pales régions du pays les divers projets du PAG. Et plusieurs des grandes réa­lisations, notamment les infrastructures routières, ne finiront pas avant 2022. Ce qui pourrait être un bon prétexte pour Patrice Talon de briguer un second mandat en 2021. D’ailleurs, le président béninois est de moins en moins ferme sur cette promesse de mandat unique.

© Monde de l’Afrique


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