Société : « Les travailleurs du sexe » réclament un statut réglementaire pour une meilleure protection.

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Au Bénin, la prostitution ne bénéficie d’aucun cadre légal et donc d’aucune organisation puisque aucune loi n’autorise ou n’interdit l’activité. Les travailleuses de sexe (TS) sont ainsi exposées à des risques, maladies, avortements, enlèvements, agressions et aux fréquentes patrouilles de la Brigade des mœurs (BM) sans bénéficier de la moindre assistance. En créant une association nationale, les  Travailleuses de Sexe (TS) espèrent pouvoir sortir leur activité de l’ombre.

Le regard errant dans le vide, Mireille, 19 ans, se remémore le drame qui a arraché la vie à l’une de ses amies. Celle avec qui elle débarqua il y a quatre ans à Cotonou. Serveuses, elles finissent toutes deux dans l’univers de la prostitution suite aux mauvaises conditions de travail qu’elles estiment vivre dans les bars. Ainsi, un soir, au cours de leur randonnée nocturne, elles croisent la route d’un homme en voiture qui proposa à chacune d’elles la somme de 20.000 F CFA pour des moments de plaisir. « Moi, j’ai décliné l’offre car j’ai été, plusieurs fois, victime de l’arnaque des clients qui font de pareilles propositions. S’il nous arrivait de suivre parfois des clients, j’avoue que celui-ci avait l’air bizarre. J’ignorais que je voyais ainsi ma copine pour la dernière fois. Durant deux semaines je suis restée sans nouvelles d’elle mais impossible pour moi de me plaindre car dans ce pays dès qu’on sait que vous êtes une prostituée, tout le monde veut abuser de vous comme si vous êtes un objet sans valeur et personne pour vous venir en aide », confie-t-elle, le visage embué de larmes. Sa copine aurait été retrouvée, trois semaines plus tard, le corps sans vie dans une brousse vers la ville de Ouidah, sans ses deux reins. « Je n’avais aucune idée ni du visage de l’homme ni sur l’immatriculation de sa voiture ; en plus à qui irais-je me plaindre sachant que même la police se fiche pas mal de ce qui nous arrive ? Les policiers (entendez les éléments de la Brigade des mœurs) ici sont plutôt nos bourreaux, ils viennent parfois pour nous chasser ou nous obliger aux actes sexuels sans aucune rétribution. Nous vivons ainsi notre activité parfois dans la peur ; impossible pour nous de la mener en journée car cette société est hostile », lâche-t-elle, la tête, un moment entre ses mains, puisant au plus profond d’elle la force nécessaire pour poursuivre son histoire.

En dépit des risques liés à son métier, elle pense que la situation pourrait changer à l’avènement de l’Association des travailleuses de sexe du Bénin. « Je souhaite vivement que cette association apporte un changement dans notre univers pour que les gens nous respectent et sachent que nous sommes aussi des humains et que nous avons des droits et que souvent, nous n’avions autre choix que de faire ce travail », pense-t-elle, un brin optimiste.

La prostitution est une activité irrégulière au Bénin, ne bénéficiant d’aucun statut ni d’aucune organisation. Les travailleuses de sexe en majorité vivent dans l’illégalité dans le pays, sans pièces d’identité ou parfois sans famille à contacter en cas d’urgence. Sans aucune mesure de protection,elles deviennent donc des proies faciles pour des individus de mauvaise foi et autres commerçants d’organes, à en croire M.A.〈1〉. Cette femme de 47 ans, d’origine togolaise est, depuis le mois de décembre 2017, la présidente des travailleuses de sexe du Bénin. « Douze ans que je mène cette activité et j’en ai vu des horreurs. Les collègues emportées par les maladies, les filles retrouvées mortes souvent amputées de leur sexe et des seins, d’autres éventrées sans organes dans le corps et c’est parfois des mineurs de moins de 15 ans. Tout ceci dans l’indifférence totale parce qu’aux yeux de la société nous n’avions aucun droit. Nous espérons changer tout cela avec notre association », défend M.A., veuve depuis plus de 24 ans et obligée de faire le tapin pour faire face à la vie. « En émigrant  au Bénin à la mort de mon mari, c’était dans l’espoir d’ouvrir un atelier de coiffure pour gagner ma vie et répondre aux besoins de mon enfant. Mais sans aucun soutien et sans suffisamment de moyens financiers à l’époque, je n’avais autre choix que de vendre mon corps », relate-t-elle, assise face à son fils aîné, un jeune garçon assez fier qui donne probablement dans la trentaine.

Une nouvelle aube

Avec l’association, M.A. espère épargner aux travailleuses de sexe ou TS ( argot du milieu) certaines difficultés qu’elles rencontrent au quotidien en apportant quelques réformes organisationnelles comme la création de sites communs pour elles ou encore mettre en place un dispositif qui oblige certains clients à se faire identifier. Elle voudrait également soustraire les filles encore mineures de cet univers et les orienter vers des centres de formation. « La prostitution est un univers inapproprié pour les filles mineures surtout à cause des maladies et d’autres risques. Nous souhaitons également que l’Etat accompagne les TS qui veulent rester dans le métier ou en sortir », estime-t-elle.

En 2014, Mabel crée l’ONG Solidarité pour sensibiliser d’autres travailleuses de sexe sur les risques qu’elles encourent. Une initiative à travers laquelle elle a réussi à sortir 40 filles mineures de l’univers de la prostitution pour les orienter vers des centres de formation artisanale. Un atout certain à son élection à la tête du tout premier regroupement professionnel de ces ‘’marginales’’, croit savoir Adeline, la quarantaine et collaboratrice de la présidente.

La prostitution est une activité qui s’observe un peu partout dans le pays. Son ampleur est fréquemment liée à la précarité de la vie : chômage, pauvreté ou faible pouvoir d’achat. « Du nord au sud, nous sommes aujourd’hui des milliers de femmes dans le pays à mener cette activité. Dans la seule ville de Cotonou nous comptons déjà près de 8000 TS au sein de notre association », informe Adeline. Avec une affluence, depuis deux ans, de femmes béninoises aux côtés des traditionnelles pratiquantes, provenant pour la plupart des pays voisins. Ceci du fait de la cherté de la vie. « Très nombreuses sont aujourd’hui les femmes au foyer qui mènent cette activité en complicité avec leurs époux à cause du chômage », corse-t-elle.

L’Association des travailleuses de sexe du Bénin opte également pour une cotisation annuelle (500F CFA par TS) pour couvrir d’éventuelles urgences, selon sa présidente. Une décision sujette à quelques critiques. « Au lieu de penser tout de suite à une cotisation, ce serait bien d’avoir une association qui nous aide d’abord à sortir de l’ombre, qui nous permette d’exercer notre activité en journée sans subir les désagréments occasionnés par les éléments de la Brigade des mœurs », s’oppose Angela, 18 ans, travailleuse de sexe à Cotonou.

A la direction des Affaires intérieures et des Cultes (DAIC), une direction du ministère de tutelle des associations au Bénin, on reste peu optimiste sur ce que pourrait bien changer une association des prostituées « Cette association pourrait bien entendu favoriser la mise en place d’un cadre institutionnel pour mieux organiser cette activité. A ce jour, notre direction n’a encore reçu aucun document affirmant la volonté de créer une telle association », affirme Alimi Maoudé, le directeur de la DAIC avant d’admettre que la simple démarche déclarative suffit à acter l’expression de ses ambitions. Toutefois, il est peu enclin à croire à une nouvelle ère pour ces femmes dans « une société où nos mœurs ne tolèrent pas encore trop bien une telle activité ».

Du côté des députés, certains estiment qu’elle pourrait servir de déclic à un encadrement juridique du plus vieux métier au monde.

« Elles sont également des citoyennes de ce pays et si elles mènent les démarches au nom de leur association, nous allons pouvoir les encadrer pour mieux organiser cette activité avec des lois », explique le rapporteur de la Commission des lois du Parlement.

Bien que la société béninoise réprouve la prostitution, elle reste aujourd’hui inévitable. Avec la naissance d’une association des travailleuses de sexe, le Bénin évolue-t-il vers le règlementarisme, cette conception législative de la prostitution qui vise à réglementer l’activité ?

Par : Fawaz Khalil 

〈1〉 Pour des raisons de confidentialité les nom et prénom ont étés remplacés par des acronnymes

© Beninto 


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